De plus près, la surface état tout le contraire d’un havre de paix.
L’attaque était d’une violence telle que n’en avaient jamais connu ni les assaillis ni les assaillants. Des essaims entiers d’exterminateurs volaient à basse altitude arrosant d’une pluie de feu les populations paniquées cherchant à fuir la surface et à s’enfoncer dans les profondeurs du gigantesque appareil. Les mères et les enfants couraient au milieu des explosions sous les débris projetés par ce chaos, les poutrelles de plusieurs tonnes, des pans entiers de bâtiments se disloquant dans la poussière et les étincelles. Des intercepteurs plus rapides faisaient des passages éclair pour torpiller les dispositifs de défense anti-aériens. Même les robots bi-blocs de service perdaient la raison et roulaient de toute leur vitesse parmi la foule, causant nombre d’accidents. Un épouvantable tableau de mort et de carnage aveugle.
La corvette parvint à rallier une plate-forme d’amarrage encore opérationnelle et à s’y vautrer dans la violence d’un atterrissage en catastrophe, laissant, dans son sillage de débris fumants, les patins qui avaient tâché d’amortir le fracas et la plus grande partie du ventre de l’appareil. Une rampe d’accès parvint néanmoins à se libérer et le capitaine y apparut, indemne, entouré de son escorte personnelle, pressé d’en découdre.
Une cohorte d’hommes en armes et de gradés courut à sa rencontre pour le réceptionner et lui apporter leur maigre protection.
- Second, je veux un rapport des dégâts. Soyez concis.
- C’est une véritable constellation d’appareils ennemis qui nous pilonne. L’attaque porte sur toute la surface mais le flanc gauche semble être le plus visé. Quatre pays ont déjà connu des effondrements de plusieurs centaines de kilomètres carrés de carlingue. Nous essayons d’estimer le nombre des victimes et les temps de réparation mais… Mais le bilan ne cesse de s’alourdir. Les principaux dégâts portent sur les tours externes et les pôles de défense tactique. Notre flotte aérienne opérationnelle avait été envoyée pour faire barrage mais elle a été pour la plus grande partie détruite ou dispersée par l’ennemi. Le pire est qu’il ne s’agit que d’une première vague d’assaut. Les destroyers sont en chemin, ils seront là dans les trois heures qui viennent. Les populations tentent de gagner les profondeurs, l’équipage commence à se démoraliser. On a complètement perdu le contrôle de la situation depuis quarante minutes.
- Les moteurs sont-ils fonctionnels ?
- Les …
- Vérifiez !
Le petit groupe s’était engagé au pas de course dans la porte béante d’une tour en partie déchirée. Ils arpentaient les coursives les séparant du poste de pilotage en s’emparant de tous les moyens de transports personnels qu’ils pouvaient trouver à l’abandon sur leur chemin. Ils en eurent bientôt assez pour rallier les trans-charge destinés à l’industrie lourde qui leur ouvraient l’accès aux ponts de commandement.
- Alors ces moteurs ? Vous dormez ?
- Non… heu non. Il semblerait que le haut cardinal-machine les aie remis en route lui-même pour se protéger d’une attaque passant par les réacteurs. Une flottille complète était entrés dans le vaisseau – Ils voulaient certainement s’en prendre au noyau énergétique mais il a réussi à la faire brûler toute entière dans la chambre de combustion. C’est à cela qu’elle sert du reste.
- Dans le MOAD ? Mais capitaine, la densité du nuage est trop importante, nous allons nous disloquer!
- Ingénieur, expliquez-leur ce que vous me disiez dans la corvette.
- Hè bien, la rotondité du vaisseau et la solidité de la coque devrait nous permettre de résister à la pression si les moteurs suivent et que nous colmatons les brèches avec de la mousse nanogène à base de polycarbone. En revanche, les petits appareils qui nous attaquent ne devraient pas pouvoir nous suivre. Leur fragilité les condamnerait à être broyés par la pression du nuage.
- Et les tuyères ?
- Elles sont capables de nous arracher à l’attraction d’une naine noire et elles sont en bon état, nos hisseurs, quant à eux, sont capables d’accrocher n’importe quel type de rayonnements y compris la matière noire alors je pense que nous n’aurons aucun problème de ce côté là mais…
- Nous aurons tout le temps de comprendre ce qu’est réellement le MOAD quand nous serons à l’intérieur. Et puis rappelez-vous l’académie : “Il n’est de stratégie valable qui ne comporte une part de risque inconsidéré”. J’ai donné des ordres. Obéissez!
- vous souhaitez de la musique ? Faut-il que je convoque un musicien ?
- Plus que jamais, colonel. Faites venir un surdoué, un génie, de n’importe quelle époque et d’où que vous vouliez mais qu’il soit prodigieux, je vous en conjure, c’est essentiel.
- Très bien. Je vais faire l’impossible.
Ils pénétrèrent dans le centre de pilotage au pas militaire. Le capitaine prit place devant son siège sans s’asseoir. Il fit un geste et une sorte d’arbre sortit du sol. Il empoigna deux de ses branches bourgeonnantes et plaça son visage dans une cavité conçue à cet effet.
Dans le même temps, un homme fit son apparition sur le pont, habillé à la mode d’un autre millénaire. sans mot dire, il s’installa derrière un clavier splendidement ouvragé, posa ses doigts sur les touches et mille cœurs retentirent soudain.
A l’extérieur du vaisseau d’immenses tentacules ramifiés se dégagèrent du sol et commencèrent à battre en tous sens, pulvérisant déjà bon nombre des assaillants qui volaient le plus bas. L’un des plus impressionnants se retourna contre le vaisseau lui même et, épluchant la carlingue comme un fruit mûr, et frappa de plein fouet une plate-forme massive encore debout, surplombant le fuselage monstrueux de la nef. Sa chute y projeta une ombre chahutée par le rougeoiement intermittent des explosions.
Le tentacule en s’abattant y creusa un sillon de plus d’un kilomètre de long, séparant cet appendice de la coque dont il était issu. Il le piqua et le souleva haut au dessus du tumulte.
- Donnez-moi les commandes complètes ordonna le capitaine.
Son scaphandre s’ouvrit pour libérer son corps alors que naissaient de la base de sa colonne vertébrale jusqu’au sommet de son front, sur trois rangées, des aiguilles de chair, que s’épanouissaient des radicelles nerveuses. Elle s’élevaient vers un plafond qui s’ouvrait pour les accueillir, tendait vers elles ses organes métalliques, pour les embrasser, les entrelacer, les engloutir, et enfin les épouser dans une danse charnelle contre-nature. Ayant ainsi fusionné avec son dispositif de commande le corps du capitaine se mit à palpiter suivant un rythme mécanique d’une puissance épouvantable.
A l’extérieur, le tentacule fit imploser l’énorme plate-forme, la réduisant selon une poussée gravitationnelle contraire aux lois physiques, à une boule informe qui devint une bille de quelques centimètres puis une tête d’épingle en fusion avant que de finalement inverser sa masse. Elle avait fait de cette destruction même le cœur d’une petite singularité quantique suffisamment puissante au demeurant pour commencer à aspirer voracement la lumière qui l’entourait et le bras même qui la brandissait.Le tentacule balaya alors le ciel de sa nouvelle arme prodigieuse, ramassant au passage les malheureux chasseurs qui sillonnaient l’espace, jusque là, confiants dans leur victoire, jubilant dans leur carnage apostatique. Il les agrégea en une même matière, les fusionna dans une énergie en phase d’inversion, leurs cris de souffrance devenant du silence exponentiel. Le tentacule cependant commençait à se déchirer, sa masse atomique s’effondrant sur elle même, ses molécules entrant dans une inconcevable haine de leur propre nature.
Après une dernière brassée, fauchant au passage ceux des agresseurs qui, dans un sursaut de prudence, avaient omis de s’éloigner suffisamment, le tentacule fort de son élan, s’arracha de la carlingue et se projeta en direction d’une comète derrière laquelle tentaient de s’abriter le gros des troupes de l’ennemi. Avant de l’avoir atteinte, il s’était auto-absorbé, alimentant le noyau d’énergie négative qui rayonna d’une obscurité vorace. Elle aspira dans sa bouche insatiable, des vaisseaux de plus en plus nombreux, de plus en plus gros, condamnant à chaque bouchée un peu plus ceux qui pensaient encore pouvoir s’enfuir. Finalement, la comète brûlant d’un feu déintégrateur, engagée elle aussi dans le processus, se retourna sur elle même comme une bulle de boue incandescente et la sinistre pieuvre toute d’obscurité continua sa course vers les horizons de l’espace où elle perpétuerait ses dégâts jusqu’à peut-être rencontrer une étoile plus massive.
Cet évènement s’était déroulé de la même manière à plusieurs endroits autour de la carcasse malmenée du gigantesque vaisseau. De petites novas partaient dans toutes les directions emportant avec elles le plus fort des agresseurs maintenant en déroute. Seul le MOAD, cet impénétrable nuage cosmique dardait crânement ses volutes rouges comme en manière de provocation.
La menace était écartée pour un moment.
- Lancez les réparations. Combien de temps nous reste-t’il avant l’arrivée des destroyers ?
- On dirait qu’ils ont forcé le pas. Nous n’avons pas une heure devant nous et des renforts convergent par ici depuis la nébuleuse des Princes Blancs. Je ne sais pas si nous pouvons y arriver.
Le capitaine se laissa choir dans son fauteuil épuisé. Les membres d’équipage recouvraient leurs esprits et, dans le même temps, leurs corps.
- Le Haut Cardinal Machine peut-il me recevoir ? Il me reste à lui fournir des explications.
- Je me renseigne. voilà. Il vous accordera un entretien d’ici dix minutes.
- Très bien, je pense savoir quoi lui dire pour le convaincre de me laisser diriger cette tentative. Dans ce cas, mettez-moi en hyper-sommeil d’ici là. Je dois récupérer de l’énergie. Quand pourra-t’on se mettre en route ?
- Nous avons déjà colmaté les brèches et entamé notre trajectoire. Les édifices situés à la surface de la coque sont tous en train de se disloquer sous la pression du nuage. Je n’ai aucune idée de ce qui nous attend à l’intérieur si nous parvenons seulement à entrer. Êtes-vous sûr que nous pourrons tenir le coup ? Nous devrions peut être rester combattre, non ? Il semble finalement que nous ayons quelques arguments dissuasifs, qu’en pensez-vous ?
- Nous n’aurions pas la moindre chance face à eux. ce sont quasiment des dieux et ils ont des armes que vous n’imaginez pas. C’est le cœur d’Iskalangar qui les intéresse. Tout ce qui est autour, c’est à dire nous, sera impitoyablement détruit. Et nous aurions grand intérêt à mourir plutôt que de les laisser s’en emparer. Il n’y a pas matière à discussion colonel. Le MOAD, quelle que soit sa nature, ne peut pas être pire. Maintenant, j’ai besoin de dormir. Rompez !
Il étendit ses jambes devant lui alors qu’un lourd casque d’acier ensevelissait son visage, il reposa ses bras sur les larges accoudoirs alors que sa respiration se faisait plus profonde et allongea ses dêmes, d’un geste déjà inconscient, sur les ammougeoirs confortables. Enfin, il s’endormait.









